Les anciens Celtes – Venceslas KRUTA


Venceslas Kruta
Directeur d’études de protohistoire de l’Europe à l’École pratique des hautes études
Galerie Mythologie Gauloise

Les Celtes des rivages de l’Atlantique – Bretons de France, Écossais et Gallois de Grande-Bretagne, Finlandais – sont aujourd’hui les seuls à perpétuer la mémoire des anciens peuples celtiques qui s’imposèrent de gré ou de force, pour de longs siècles, dans la quasi-totalité des territoires qui s’étendent de l’océan à la chaîne des Carpates, et de la limite méridionale des plaines du Nord aux rivages septentrionaux de la Méditerranée. Vingt-deux pays de l’Europe actuelle peuvent revendiquer la présence des Celtes parmi leurs ancêtres mais dans trois seulement subsistent des populations qui ont préservé l’héritage de la langue. Venceslas Kruta nous permet de mieux mesurer toute l’importance des anciens Celtes dans l’histoire européenne et l’originalité de leur culture.

Héritages celtes

Derniers détenteurs d’une tradition orale qui, dans les autres pays de souche celtique, s’est dissoute dans l’univers luxuriant des légendes folkloriques, les Celtes insulaires ont également maintenu longtemps en vie une expression figurative originale – laquelle occupe une place aussi importante que leurs récits épiques et mythologiques dans le trésor culturel que nous ont laissé les peuples de l’Europe ancienne. Cet art singulier reflète une sensibilité remarquablement proche de celle qu’exprimera plus tard l’art gothique de l’Occident chrétien ; on peut y discerner le même univers de courbes d’essence végétale aux modelés subtils, peuplé d’êtres fabuleux qui apparaissent, se transforment et disparaissent au gré de l’éclairage, de l’état d’esprit et de l’imagination de l’observateur.

Comparé à l’héritage des grandes civilisations urbaines de la Méditerranée, le legs celtique peut paraître marginal, car il fut créé par une société demeurée longtemps essentiellement rurale. Sa vie était donc censée ne pouvoir être que fruste et sauvage, et sa culture privée de tout raffinement, foncièrement intuitive ou imitative. Les racines de cette appréciation défavorable remontent aux auteurs grecs et latins de l’Antiquité qui ont laissé une image fondée sur une opposition systématique et contrastée entre le monde civilisé gréco-romain et l’univers désordonné de ceux qu’ils considéraient comme barbares.

Les Celtes ne laissèrent pas derrière eux de monuments visibles. Ils construisaient en effet en bois et seuls les remparts éboulés de leurs forteresses attirent çà et là un œil averti dans le paysage. Toutefois, les progrès considérables de l’archéologie celtique, dus non seulement à l’apport de ce qui est découvert presque quotidiennement dans le sol, mais aussi au perfectionnement constant des méthodes d’analyse et au concours, efficace et précieux, de disciplines telles que l’anthropologie, la paléozoologie, la paléobotanique, la paléométallurgie et autres, ont permis d’accroître nos connaissances, ont modifié les points de vue traditionnels et éclairé d’un jour nouveau les précieux témoignages indirects des auteurs antiques.

Une catégorie particulière de vestiges archéologiques occupe une place de plus en plus importante : les textes, malheureusement courts et assez peu nombreux – moins d’un millier – qui furent enregistrés dans leur langue par les anciens Celtes, à l’aide de différents alphabets empruntés au monde méditerranéen. Ces textes fournissent non seulement la matière indispensable à l’étude des langues celtiques les plus anciennes, mais apportent aussi des témoignages irréfutables sur l’extension territoriale des populations celtophones.

Le monde des anciens Celtes se révèle ainsi, peu à peu, bien plus riche et moins simple que ne le laissait croire l’image traditionnelle, selon laquelle le principal, sinon l’unique mérite des populations celtiques aurait été d’avoir rapidement assimilé les bienfaits de la civilisation qui leur fut imposée par Rome. Or, il apparaît de plus en plus clairement que la perte de l’indépendance n’eut pas pour conséquence le bouleversement immédiat et radical de la situation préexistante. Non seulement le système socio-économique pré-romain continua de fonctionner sans subir de modifications très sensibles, mais un nombre important d’éléments fondamentaux des provinces romaines peuplées par les Celtessanctuaires, agglomérations urbaines, réseaux de communication… – ne furent que le prolongement direct du système préexistant. Les adjectifs « gallo-romain », « celto-romain » – dans les régions danubiennes – ou « romano-britannique » expriment parfaitement la double filiation de ces faciès provinciaux, ainsi que le rôle essentiel que joua dans leur formation le substrat celtique.

 

L’émergence des Celtes

Les Celtes émergent de l’anonymat des peuples sans écriture de l’Europe ancienne au VIe siècle avant J.-C. Séparée alors depuis probablement près de deux millénaires du tronc indo-européen, leur famille linguistique avait déjà derrière elle, à cette époque, un long passé et se répartissait en plusieurs groupes distincts qui occupaient de vastes territoires en Europe centrale et occidentale.

Au centre vivaient les populations des régions situées entre le massif alpin et la lisière méridionale des grandes plaines du Nord. C’est là que se trouvait, au Ve siècle avant J.-C., le berceau de la civilisation dite « de La Tène » ou laténienne ; celle-ci tire son nom d’un site du lac de Neuchâtel où furent découverts sous l’eau, au siècle dernier, de nombreux objets métalliques – armes, parures, outils, monnaies – ainsi que des bois travaillés, caractéristiques d’une période qui prend fin avec la domination romaine et germanique sur les territoires celtiques, dans la deuxième moitié du Ier siècle avant J.-C. La civilisation laténienne fut reconnue, dès le siècle dernier, comme étant celle des Celtes historiques, c’est-à-dire de ceux qui furent les protagonistes de l’invasion de l’Italie au tout début du Ve siècle avant J.-C. Au siècle suivant, ceux-ci pénétrèrent dans les régions balkaniques, menacèrent le sanctuaire de Delphes et s’installèrent même en Asie Mineure, aux environs d’Ankara, dans la région de plateaux de l’actuelle Turquie, à laquelle on donna pour cette raison le nom de Galatie.

L’analyse d’inscriptions d’Italie du Nord, rédigées à partir du début du VIe siècle avant J.-C. en caractères empruntés à l’alphabet étrusque, indique cependant que des groupes celtiques, les premiers à faire usage de l’écriture pour enregistrer leur langue, étaient déjà installés dans la Lombardie actuelle, où ils fondèrent des agglomérations dont descendent plusieurs villes actuelles. La plus importante, Milan, s’intitulait en celtique Mediolanon – « centre du territoire » – et était la capitale des Insubres, peuple connu par les textes.

Un troisième groupe de populations de langue celtique résidait déjà à cette époque dans la partie centre-occidentale de la péninsule Ibérique. Elles y étaient arrivées probablement très longtemps auparavant et n’avaient plus que des contacts sporadiques avec les deux groupes évoqués ci-dessus.

La celtisation de l’Europe était donc amplement engagée bien avant l’entrée des Celtes dans l’histoire et la naissance de la civilisation de La Tène qui l’accompagne au Ve siècle avant J.-C. La diffusion successive de cette civilisation à partir de son aire initiale a été longtemps considérée comme le symptôme le plus sûr et le plus évident de l’expansion des Celtes ; elle ne reflète en fait que la dernière étape des mouvements migratoires du seul groupe central.

Ces invasions historiques n’ont pas eu pour unique objectif des territoires où les Celtes n’étaient pas encore installés, mais également des régions déjà celtiques, qui n’appartenaient pas encore à l’aire culturelle laténienne. Portée alors par les armes, la domination celtique s’étend aux IVe et IIIe siècles avant J.-C. sur une bonne partie de l’Europe non méditerranéenne. L’influence de la culture laténienne marque fortement les populations des régions voisines, en particulier les Germains plus septentrionaux.

 

Oppida et cités-États

L’expansion militaire fut remplacée aux siècles suivants par une colonisation urbaine qui correspond à l’apparition et à l’essor des oppida – agglomérations fortifiées des Celtes qui reçurent ce nom à partir du terme utilisé dans les textes latins. C’est alors que se constituent dans leur forme définitive les cités-États – civitates – décrites en Gaule par César et perceptibles encore aujourd’hui dans l’organisation du territoire français. En effet, leurs noms sont conservés dans ceux de nombreuses villes ou d’anciennes provinces et les sites d’oppida furent souvent occupés de manière interrompue jusqu’à nos jours. Des cités-États analogues existaient cependant aussi en Europe centrale où le nom du puissant peuple des Boiens est conservé dans celui de la Bohême – Boiohaemum – et où la ville de Prague est l’héritière de l’oppidum de Za’vist, situé une dizaine de kilomètres en amont. Ces mêmes Boiens fondèrent vers le début du Ier siècle avant J.-C. un oppidum sur le Danube, sur le site de l’actuelle capitale de la Slovaquie, Bratislava. Il fut détruit moins d’un demi-siècle plus tard par l’expansion des Daces de Burebista. Les fouilles sous la vieille ville ont mis au jour quelques vestiges de l’oppidum, mais il reste surtout de ces Boiens du Danube – peut-être les mêmes qui vinrent s’installer finalement en Gaule – de très belles monnaies d’or et d’argent, portant en caractères latins plus d’une douzaine de noms de personnes, probablement des magistrats monétaires.

La capitale de la Hongrie, Budapest, fut aussi à l’origine un oppidum celtique. Les restes de ses fortifications ont été explorés sur la colline de Gellért qui domine le fleuve sur la rive droite. Enfin Belgrade, l’antique Singidunum – un nom où on peut reconnaître le celtique dunon, « forteresse, lieu clos, lieu élevé », perpétué dans l’anglais – fut également fondée par des Celtes. Toutefois, seules les nécropoles de cette période ont pu y être identifiées à ce jour. Bien d’autres grandes villes actuelles peuvent revendiquer une fondation celtique. Il en est ainsi, par exemple, de la capitale de la Suisse, Berne, dont le nom ancien, Brenodunun, est connu grâce à une plaquette inscrite en caractères grecs, trouvée sur le site.

 

L’imaginaire celte

La présence celtique a donc profondément marqué l’organisation territoriale d’une grande partie de l’Europe, sans laisser toutefois de traces monumentales comparables à celles de l’occupation romaine. Si l’on veut connaître les Celtes et leur culture, c’est donc vers les innombrables objets conservés dans les musées des pays qu’ils habitèrent qu’il faut se tourner. En effet, même si les Celtes ne constituèrent jamais, malgré leur force militaire et leur vitalité, un grand empire, ils atteignirent une unité spirituelle dont témoigne un art original qui en constitue le témoignage le plus authentique.

Nourri d’emprunts et d’influences originaires du monde méditerranéen et ayant pour support des objets usuels, le plus souvent de petite taille – armes, parures, récipients, monnaies – l’art celtique fut considéré pendant longtemps comme une émanation marginale de l’art classique, une manifestation mineure à caractère foncièrement ornemental. La forme différente donnée par les Celtes aux motifs grecs ou étrusques était ainsi attribuée à l’incompréhension ou à la maladresse, supposées révélatrices de la barbarie des créateurs, de leur incapacité à concevoir une forme d’expression figurative comparable à celles des arts classiques de l’Antiquité.

Pourtant, dès sa naissance au Ve siècle avant J.-C., l’art celtique laténien révèle des attitudes et des procédés originaux qui différencient clairement ses créations de leurs modèles : le jeu des lignes et des volumes au détriment des formes naturelles, le goût de l’équivoque, de la représentation d’êtres composites, formes transitoires et changeantes dont la lecture varie au gré de l’éclairage, de l’orientation de l’objet, de l’humeur et de la fantaisie de l’observateur. Il ne s’agit pas d’un art qui impose une image finie et univoque, mais qui suggère des images multiples, subjectives et éphémères. Il n’est donc probablement pas déplacé de le qualifier d’« interactif ».

On reconnaît donc dans ces œuvres subtiles la même spiritualité intense et le même goût du merveilleux que l’on trouve dans les littératures irlandaise et galloise : la foi de leurs auteurs en la puissance magique du verbe, leur exubérance et leur sens poétique, leur capacité d’effacer toute limite entre la réalité et le monde engendré par l’imagination. C’est en découvrant d’abord cette façon de voir l’invisible que l’on pourra repeupler et apprécier les paysages habités jadis par les Celtes.

Source : extrait du site clio.fr

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